Article de Médiamart – Brésil: l’honneur perdu de Sérgio Moro, figure de la lutte anticorruption

13 JUILLET 2019 PAR JEAN-MATHIEU ALBERTINI

Depuis un mois, plusieurs médias brésiliens dévoilent les nombreuses irrégularités commises par le ministre de la justice Sérgio Moro lorsqu’il était juge anticorruption. Malgré les révélations accablantes, le ministre est toujours en poste et ses décisions judiciaires ne sont pas remises en cause.

Rio de Janeiro (Brésil), de notre correspondant.–  Il a été le juge à la tête de « Lava Jato », cette immense opération anticorruption initiée en 2014 qui a abouti à la condamnation de l’ex-président Lula : le désormais ministre de la justice Sérgio Moro, devenu au fil du temps une figure héroïque pour une partie des Brésiliens, voit son image écornée à mesure que les médias mettent à jour ses pratiques irrégulières.

Obtenus par le site d’investigation américain The Intercept, les milliers de messages (textes, enregistrements audio, images et vidéos), qui s’étalent sur plusieurs années, sont analysés petit à petit et égrenés dans des articles publiés depuis un mois par les trois journaux partenaires.

Les Brésiliens ont ainsi appris que l’ancien juge a, entre autres, proposé des témoins ou indiqué aux procureurs qu’il manquait une pièce importante au dossier d’accusation. Une aberration pour Michael Mohallem, professeur de droit à la Fondation Getúlio-Vargas (FGV) de Rio de Janeiro : « La règle est claire et interdit de tels échanges. Si le juge donne des directives aux procureurs, il s’allie de fait à l’accusation et perd son impartialité. »

Les enquêtes montrent aussi que Sérgio Moro faisait pression, illégalement, pour organiser de nouvelles interventions de la police dans le cadre de l’opération ou bien encore qu’il considérait plus stratégique d’abandonner une enquête contre Fernando Henrique Cardoso, ancien président de la République et adversaire de Lula, cité neuf fois dans « Lava Jato ». Pour le juge anticorruption, il ne fallait pas « froisser quelqu’un dont le soutien [était] important » pour la réussite de l’opération.

Un autre échange de messages montre qu’un policier a retenu un document à la demande de Moro, pour éviter qu’un cas ne soit transféré à une autre juridiction.

Les conversations dévoilent en outre qu’en pleine campagne électorale, certains procureurs se sont organisés pour empêcher la tenue d’une interview de Lula (Parti des travailleurs, PT), alors en prison, par peur que cela ne puisse faire élire Fernando Haddad, son successeur désigné.

À l’approche du premier tour des élections, le très médiatique procureur Deltan Dallagnol a aussi tenté d’organiser une opération de police chez le directeur de campagne de Haddad, « même si ce n’[était] que pour le symbole ». Pour Michael Mohallem, « c’est une des révélations les plus choquantes. Ils tentent ici d’influencer le processus électoral. Cela n’a rien à voir avec leurs compétences juridiques ! ».

Les échanges, effectués sur l’application de messagerie instantanée Telegram, montrent par ailleurs l’inquiétude des procureurs lorsqu’ils ont appris, fin 2018, que l’ex-juge allait accepter le poste de ministre dans le gouvernement de Jair Bolsonaro. Pour eux, la décision prise par celui qui avait fait condamner Lula, le principal adversaire du président d’extrême droite, risquait de mettre en péril la réputation de l’opération.

« Moro se perd dans la vanité », a ainsi écrit une procureure, reprise par une autre affirmant qu’il « s’est perdu et peut emmener avec lui “Lava Jato” ».

« Le pouvoir a corrompu Moro »

Déjà à l’origine de l’affaire Snowden, le journaliste de The Intercept Glenn Greenwald affirme soutenir l’opération « Lava Jato » mais assure que « le pouvoir a corrompu Moro ». Pour pouvoir traiter au mieux cette immense base de données et donner plus d’ampleur aux révélations, le site américain, marqué à gauche, s’est associé pour ces enquêtes au quotidien de centre-droit Folha de São Paulo et au très conservateur hebdomadaire Veja, fer de lance d’un antipétisme (hostilité au PT) incendiaire.

Mais pour les plus fervents militants de Bolsonaro, influencés par la stratégie du président, qui tente au maximum de décrédibiliser la presse, ces médias sont tous « communistes ». Ils s’acharnent cependant surtout sur The Intercept en multipliant les menaces, les appels à l’expulsion de Glenn Greenwald, qui est de nationalité américaine, ou les insultes homophobes contre lui et son mari David Miranda, député du Parti socialisme et liberté (gauche radicale). Celui-ci a succédé à Jean Willys, un autre député qui, en janvier, a choisi l’exil face aux menaces dont il faisait l’objet.

Un montage grossier, relayé sur Twitter par l’un des fils du président, affirme même que Glenn Greenwald a acheté le mandat de Jean Willys pour faire plaisir à son mari. Le gouverneur de Rio, proche des idées de Bolsonaro, a par ailleurs refusé d’accorder une protection policière au mari du journaliste, lui aussi cible de menaces de la part de l’extrême droite.

Un site proche de Sérgio Moro a même assuré que les comptes bancaires du journaliste faisaient l’objet d’une enquête de la police fédérale. « Les fausses informations qui circulent sur Twitter sont tellement grotesques qu’elles n’ont pas d’effets sur la vie réelle et institutionnelle. Mais c’est très inquiétant de voir un journaliste persécuté à ce point », explique Sérgio Praça, professeur de sciences politiques à la FGV de São Paulo.

Pour le ministre de la justice, qui bénéficiait auparavant d’une aura de héros incorruptible et intouchable, les révélations sont potentiellement explosives, mais Sérgio Moro reste pour le moment maintenu à son poste. Pour beaucoup d’électeurs de Bolsonaro, viscéralement anti-PT et anti-Lula, la fin justifie les moyens. Le gouverneur de São Paulo a d’ailleurs assumé ce discours lors d’une interview à la BBC : « Si Moro a commis des erreurs, ça en valait la peine pour sauver le pays de la corruption. »

L’affaire permet en un sens de remobiliser la base de Bolsonaro contre les médias, la gauche et l’extrême gauche, qui feraient tous partie du « système », voudraient mettre un terme à la lutte contre la corruption et permettre le retour de Lula.

« Le pays est toujours plus polarisé, avec d’un côté les défenseurs de la démocratie libérale, qui jugent que la machine étatique ne peut pas être utilisée en faveur d’un projet particulier, et les autres, pour qui il importe seulement d’exclure le PT du pouvoir », analyse Sérgio Praça.

Le 7 juillet, lors de la finale de la Copa America de football au stade Maracana de Rio, remportée par le Brésil, le public a autant sifflé qu’ovationné le président et son ministre de la justice, qui étaient en tribune. « Ceux qui l’appuient sont toujours plus fanatiques mais sa popularité est en baisse. Cette affaire et la manière dont il réagit marquent sa conversion définitive de juge en politicien », assure Sérgio Praça.

Devant les parlementaires et sur les réseaux sociaux, Moro se défend en multipliant les déclarations parfois contradictoires, assurant n’avoir commis aucune irrégularité ou ne pas se souvenir de vieilles conversations. Il accuse aussi les médias d’avoir acquis les conversations de manière criminelle grâce à un hacker, tout en assurant que les échanges sont inventés.

« En niant la véracité des faits, il crée un écran de fumée qui lui permet de ne pas avoir à répondre à chaque nouvelle révélation. Mais c’est risqué, car la véracité des informations est de plus en plus certaine », explique Michael Mohallem. Un présentateur de télévision cité dans les échanges, qui promulguait des conseils de communication au juge Moro, en a confirmé l’authenticité à Veja.

Le 8 juillet, Sérgio Moro a fini par prendre quelques jours de repos « qui n’ont rien à voir avec l’affaire » mais qui lui permettront « de se ressourcer », selon le porte-parole du gouvernement.

Pour l’instant, aucune décision de l’ancien juge n’a été remise en cause. Le professeur Mohallem explique qu’à l’inverse du champ politique, où peu importe la manière dont sont obtenues les conversations, dans le champ juridique, « il faut des certitudes formelles. Ces révélations sont suffisantes pour douter de sa partialité et se pencher sur le sujet. Mais elles ne constituent pas, pour le moment, une preuve irréfutable. En droit, il ne doit subsister aucun doute ».

Pour le professeur de droit, même si l’authenticité des messages est prouvée, toutes les décisions de Moro ne sont pas compromises et cela n’entraînera pas une libération de tous les condamnés de « Lava Jato », comme certains soutiens du ministre de la justice l’affirment.

« L’opération ne se résume pas à Moro et tous ses jugements ne sont pas concernés par cette possible partialité. » Dans le cas de Lula, l’annulation est techniquement possible : « Les avocats ont en tout cas des éléments suffisants à présenter à la Cour suprême. »

Reste que le Tribunal suprême fédéral (STF) ne semble pas pressé de statuer sur le sujet et s’est contenté de voter le 25 juin pour maintenir Lula en prison en attendant d’analyser les nouveaux faits. Certains commentateurs estiment que le STF, dont certains juges sont décrits dans les échanges révélés comme des alliés des procureurs de l’opération « Lava Jato », laisse traîner le dossier en attendant une nouvelle condamnation en appel de Lula dans un autre dossier, prévue pour août.

L’ancien président resterait ainsi en prison, ce qui éviterait à un STF pas franchement incisif de se prononcer sur un sujet aussi explosif dans le contexte brésilien. « Ce jugement est inédit sous tellement d’aspects qu’il semble impossible de trouver une jurisprudence qui permette d’anticiper l’attitude du STF, estime Michael Mohallem. Lula peut être libéré, puis être éventuellement de nouveau arrêté, ou simplement rester en prison. »

 

 

 

 

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